[AGM-ITA]

« Pour un modèle européen d'enseignement supérieur »

Rapport de Jacques ATTALI


Le ministre de l'Éducation nationale Claude Allègre a confié, le 25 juillet 1997, à Jacques Attali, ancien conseiller spécial du président François Mitterrand, une mission visant à « rapprocher les universités et les grandes écoles ». Le mandat de la commission Attali consistait à « répondre victorieusement aux défis auxquels la France est confrontée : l'intégration européenne croissante, la mondialisation des échanges, les progrès scientifiques et techniques en constante accélération ». Jacques Attali a remis officiellement son rapport le 5 mai dernier. En voici les principales dispositions soumises au débat au sein du gouvernement mais aussi avec les associations d'étudiants et les principales organisations concernées.


I - La critique du système actuel

Le constat : pas d'ensemble cohérent

Selon le rapport Attali : « Universités, grandes écoles et enseignement technologique supérieur ne constituent pas les pièces complémentaires d'un ensemble cohérent qui s'entraideraient pour la réussite de tous, mais bien des sous-ensembles cloisonnés qui ne se ménagent guère les uns les autres, provoquant une déperdition de moyens et de talents dont le pays est la principale victime. »

Les critères de différenciation entre grandes écoles et universités sont trop flous...

...mais des différences encore très nettes sont établies en matière de :

Des passerelles encore trop informelles : si les cursus des universités et des grandes écoles tendent de plus en plus à se rapprocher, les équivalences automatiques entre les diplômes des écoles et ceux des universités n'existent toujours pas.

Les faiblesses de l'université

Le recrutement des grandes écoles est socialement « déséquilibré »

Les grandes écoles ont tendance à reproduire des élites : le recrutement de ces écoles reste socialement extrêmement déséquilibré. Elles reçoivent en priorité des enfants de cadres de l'État : si les enfants d'ouvriers représentent 37 % de leur classe d'âge, seulement 7 % d'entre eux sont élèves des grandes écoles contre 50 % pour les enfants de cadres supérieurs et de professeurs.

II - les nouveaux principes d'organisation

Un système cohérent de « pôles universitaires provinciaux » :

Actuellement 10 académies regroupent 60 % des établissements d'enseignement supérieur et l'Île-de-France 21 % à elle seule. Il faut une nouvelle carte universitaire divisée en 8 grandes provinces dans lesquelles émergeront des ensembles d'excellence des « pôles universitaires provinciaux ».

Un système décentralisé et contractualisé sera établi pour définir les relations entre l'État, les universités et les grandes écoles dans le cadre des projets d'établissement et de contrats quadriennaux.

Rapprochement universités/grandes écoles par l'organisation de nouveaux cursus universitaires :

Les nouveaux cursus : le 3/5 ou 8

Grandes écoles : leurs modes de recrutement seront revus pour faire une place plus importante à la recherche ; elles cesseront d'avoir le monopole d'accès aux grands corps de l'État.


« LA PLUPART DE MES PROPOSITIONS SERONT BIENTÔT APPLIQUÉES »


Les ingénieurs souhaitaient rencontrer, au cours d'un petit déjeuner du club Lamennais, Jacques Attali qui est l'inspirateur et le coauteur du projet de refonte de l'enseignement supérieur français en vue de l'adapter au contexte européen. Cette rencontre du 23 juin, organisée conjointement par le Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France (CNISF) et la lettre Horizons politiques et animée par son rédacteur en chef François Gervais, a tenu toutes ses promesses. Jacques Attali a fait salle comble. L'homme est brillant, volontaire et habile. « Nous avons entendu ce que nous aurions voulu dire, si nous étions à sa place » reconnaissait l'un des participants. La création de pôles provinciaux permettant aux universités et aux grandes écoles de collaborer entre elles, la nécessité d'une formation continue, le souci de mettre fin au « délit d'initié culturel » qui aboutit à une ségrégation sociale (à l'heure actuelle, plus de la moitié d'une promotion de Polytechnique est composée d'enfants dont le père est ingénieur et la mère enseignante...), tout cela est fort bien. Rien à redire, non plus, sur les objectifs du rapport consistant à permettre à chaque étudiant d'atteindre son niveau d'excellence et d'éviter qu'un cursus ne débouche sur une impasse. Qui pourrait être contre ? Reste la faisabilité du projet. Est-ce que l'intendance suivra ? Le pari ambitieux de Jacques Attali est de faire en sorte que les deux-tiers de ses propositions soient appliquées dans les toutes prochaines années.

La méthode Attali

D'entrée de jeu, Jacques Attali explique la manière dont il entend conduire sa mission visant à proposer « un modèle européen d'enseignement supérieur » comme le lui a demandé Claude Allègre. « Ce n'est pas une déclaration de guerre mais plutôt un traité de paix » dit-il. « On imaginait que j'accepterais de détruire les grandes écoles. Comme le rapport dit le contraire, on est soulagé. Cela n'était dans les intentions de personne ! » L'auteur du rapport a pris soin, par ailleurs (vis-à-vis des syndicats d'étudiants, en particulier), d'éliminer tous les « chiffons rouges » qui pourraient exister afin que la première conséquence de ce rapport ne soit pas de mettre 30 000 étudiants dans la rue, ce qui contraindrait le ministre à mettre ce rapport sous le boisseau. « Nous avons éliminé les mots qui pourraient les gêner tout en ne changeant rien au contenu » a-t-il précisé. Le processus d'application de la réforme, selon Jacques Attali sera le suivant. Le gouvernement a demandé aux grandes écoles et aux universités de voir ce qui pourrait être rapidement appliqué parmi les dispositions retenues. Si elles y arrivent de façon volontaire, ce sera très bien. « Après quelques mois, lorsque l'on aura vu ce qui est faisable, quelqu'un interviendra pour dire que ce qui n'est pas volontaire se fera quand même » ajoute-t-il.

Un modèle européen « anti-américain »

Interrogé sur l'autonomie des diplômes et un dessaisissement de l'État afin de permettre une plus grande souplesse et adaptabilité de l'enseignement supérieur, Jacques Attali est formel : c'est « clairement non ! » Si on laisse une autonomie totale au système pour évoluer, affirme-t-il, il ira vers le pire, c'est-à-dire, vers une dérive à l'américaine avec un système général médiocre et quelques établissements qui s'octroieront le droit de délivrer des diplômes. On verra alors quelques écoles se débrancher du système français pour se brancher sur le système américain puisque c'est le plus facile pour faire reconnaître les diplômes outre-Atlantique. « Il faut être clair : le système européen que nous préconisons ne vise pas à prendre le système américain comme modèle mais comme anti-modèle. » Il y a d'excellentes choses dans le système américain que nous reprenons, mais il contient en germe la privatisation de l'enseignement supérieur. C'est la transformation des universités en entreprises. Toute la complexité est là. Il faut apprendre la concurrence dans l'université mais il ne faut pas que les universités deviennent des entreprises. Pour Jacques Attali, la prochaine intégration européenne sera « universitaire ». Selon lui, le traité de Maastricht, qui prévoit la liberté d'installation et la libre circulation, ne pourra pas être effectif sans une équivalence de diplômes. C'est pourquoi, il a incité les ingénieurs du CNISF à nouer des contacts, en particulier, avec les organisations d'ingénieurs allemandes pour trouver des points communs dans l'équivalence. « Cela aura une importance considérable, y compris sur la faisabilité de la monnaie unique » affirme-t-il.

Diplôme et formation continue

Jacques Attali a souligné l'extraordinaire échec de la formation continue dans le système français. Universités et grandes écoles confondues fournissent moins de 5 % de ce type d'enseignement. Cela suppose des modifications assez significatives. « La carrière d'un enseignant est évaluée par la recherche et non par l'enseignement, et encore moins par la formation continue, regrette-t-il. En général, l'enseignant, qui fait ce type de formation, est considéré en situation de déchéance totale à l'égard de ses collègues. Il faut revaloriser la formation continue, financièrement et socialement dans les corps d'enseignants pour qu'elle devienne essentielle. » En confidence, il révèle que, dans son rapport, il existe un paragraphe qui, à son avis, est « inacceptable » mais n'a pas suscité de colère jusqu'ici. « Nous proposons que les diplômes soient d'une durée limitée et qu'un ingénieur perde son diplôme au bout de quinze ans s'il ne justifie pas d'une formation continue à l'université ou dans l'entreprise. » Car tant que l'on n'ira pas vers une limitation dans le temps de la validité des diplômes (ce qui existe pour les pilotes de ligne et devrait exister depuis longtemps pour les médecins), la formation continue restera, conclut-il, une « conversation mondaine ».